Comment va être vécue la journée « Guy Môquet » du 22 octobre 2007 dans les lycées de France ? La question se pose à considérer ce qui sépare
aujourd’hui sur ce sujet le chef de l’Etat et les enseignants.
« La commémoration de la mort de Guy Môquet, de ses 26 compagnons d’infortune et de tous les autres fusillés est en effet
l’occasion de rappeler aux élèves des lycées l’engagement des jeunes gens et jeunes filles de toutes régions et de tous milieux qui firent le choix de la résistance, souvent au prix de leur
vie ». C’est ce qu’écrit le ministre de l’Education nationale dans le BO du 30 août 2007, faisant ainsi obligation à tous les lycées de
France d’organiser cette journée commémorative.
En écho, le Snes-FSU, principal syndicat d'enseignants, appelle le 2 octobre "l'ensemble de la communauté éducative" des lycées à "refuser" de participer à la cérémonie dans les lycées, autour de la lecture de la lettre de Guy Môquet. "Il n'est pas défendable de fonder l'enseignement sur le recours à
l'émotion, ni d'obéir à une prescription du Président, venant perturber une progression pédagogique construite selon une logique précise s'inscrivant dans le respect des programmes.
En dehors du champ politique, des
désaccords se manifestent également au niveau des historiens qui marquent pour le moins leur réserve à cette initiative élyséenne.
Ne faut-il pas d’abord
préciser qui était Guy MOQUET ?
Guy Môquet naît à Paris le 26 avril 1924. Son père, Prosper Môquet, (1897-1986) ancien combattant de la Grande Guerre, est cheminot. Membre du
PCF depuis 1926, il est élu en 1936 député du XVIIe arrondissement de Paris. Après la dissolution du PCF, Prosper MÔQUET suit la ligne du Parti et se refuse à dénoncer le Pacte germano-soviétique
du 23 août 1939. Il est arrêté le 10 octobre 1939 à Bréhal dans la Manche où il est venu voir sa femme
Juliette et ses enfants qui s’y sont réfugiés chez ses parents. Il est déchu de son mandat et condamné le 3 avril 1940 à 5 ans de prison
et de privation des droits civiques pour « propagande communiste »... 43 autres députés de son groupe subissent le même sort.
Elève au lycée Carnot, Guy Môquet se passionne très tôt pour la politique et le voilà tout jeune membre des Pionniers, organisation de jeunesse
du Parti communiste. Guy réagit aussitôt, ce qui souligne déjà son caractère, à l’arrestation de son père. Il rentre seul à Paris
et milite activement au sein des Jeunesses communistes réorganisées clandestinement. En quoi consiste cette action militante ? Tracts intitulés « L’avant-garde », « Nous avions raison », papillons, inscriptions à la craie fustigent le régime de Vichy, mais restent discrets sur l'occupant nazi. Une action qui s’inscrit tout à fait dans la ligne de la politique menée alors par
le parti communiste clandestin depuis l'entrée des Allemands dans Paris, le 14 juin 1940, et la proclamation de l'Etat Français le 10 juillet suivant, et ce jusqu’à la rupture du pacte
germano-soviétique .
Dans ces tracts, c'est surtout la misère qui est épinglée : « Des magnats d'industrie (Schneider, De Wendel, Michelin, Mercier
[...]), tous, qu'ils soient juifs, catholiques, protestants ou francs-maçons, par esprit de lucre, par haine de la classe ouvrière, ont trahi notre pays et l'ont contraint à subir l'occupation
étrangère [...] De l'ouvrier de la zone, avenue de Saint-Ouen, à l'employé du quartier de l'Étoile, en passant par le fonctionnaire des Batignolles [...] les jeunes, les vieux, les veuves sont
tous d'accord pour lutter contre la misère… ». Ils réclament également la libération des communistes emprisonnés pour leur solidarité avec le pacte Hitler-Staline.
Guy Môquet déploie une
réelle ardeur militante dans son quartier. Il est arrêté à 16 ans le 13 octobre 1940 au métro Gare de l'Est par des policiers français qui recherchent les militants communistes. Les policiers le
passent à tabac pour qu'il révèle les noms des amis communistes de son père alors à Fresnes. Il est inculpé comme lui d’infraction au décret Daladier du 26 septembre 1939,
portant « dissolution des organisations communistes ».
Que s’est-il donc effectivement passé en 1941 ?
Acquitté le 23 janvier 1941 par la 15ème chambre correctionnelle de Paris qui décide de le placer en liberté surveillée, Guy tombe
sous le coup d’un arrêté d’internement administratif et il est transféré à la prison de La Santé le 10 février, puis à Clairvaux. Il arrive dans le courant le 15 mai
1941 au camp de Châteaubriant, en Loire inférieure, l’actuelle Loire Atlantique.
Ce camp regroupe des centaines de prisonniers politiques. Guy est détenu, avec d'autres militants
communistes ; il est affecté à la baraque 10, la baraque des jeunes, où il se lie d'amitié avec Rino Scolari, un peu plus âgé que
lui, qui deviendra un des responsables FFI au moment de la Libération de Paris.
Le 20 octobre 1941, Karl Hotz, commandant des troupes d'occupation de la Loire-inférieure, est abattu à Nantes par trois jeunes communistes
venus de Paris. La réaction des nazis est immédiate et violente, alors que se multiplient les représailles en riposte aux premiers attentats et sabotages contre l’occupant. C’est l’époque où
vient d’être publiée le 22 août 1940 l’ordonnance du général Schaumburg, commandant du « Gross Paris », transformant systématiquement les
Français arrêtés en otages. C’est l’époque aussi où le lieutenant d'Estienne d'Orves, pionnier de la Résistance et héros de la France
Libre, est exécuté par les nazis au fort du Mont Valérien avec deux compagnons de résistance.
A Chateaubriand, les soldats allemands s’installent dans le camp, jusque là encadré par la gendarmerie française, et l’exécution prochaine de
50 otages est annoncée, mais le choix des futures victimes est laissé à la discrétion du gouvernement de Vichy. C’est le ministre de l'intérieur, Pierre Pucheu, qui sélectionne des otages
communistes pour, prétend-il, « éviter de laisser fusiller 50 bons Français" : 18 emprisonnés à Nantes, 27 à Châteaubriant et 5 Nantais emprisonnés à
Paris.
Deux jours plus tard, le 22 octobre, les nazis rassemblent les 27 dans une baraque du camp de Choisel, où il leur est accordé d’écrire une
dernière lettre. Puis, tout au long du trajet, dans les camions, les otages chantent l’Internationale, la Marseillaise et le Chant du Départ. Ils arrivent à la Sablière, vaste carrière à la
sortie de Châteaubriant, où neuf poteaux sont dressés. En trois groupes, les 27 otages refusent qu'on leur bande les yeux. Ils tombent sous les balles nazies en s'écriant "Vive la France" et en
chantant La Marseillaise. Guy Môquet est le plus jeune d’entre eux. Il est abattu à 16h00. Le même jour 22 octobre 16 otages sont aussi exécutés à Nantes et 5 au Mont Valérien.
Quel est le message délivré par Guy Môquet dans sa lettre ?
Cette lettre de Guy Môquet est un message à sa maman pour exprimer son amour filial, à Serge son petit frère dont il se sent très proche, un
message aussi pour témoigner de la fidélité à l’engagement que son père, militant communiste, l’a conduit à prendre. Elle est également un cri en direction de ceux qui restent, un cri
d’encouragement à poursuivre la lutte contre l’oppression :
Ma petite maman chérie,
mon tout petit frère adoré,
mon petit papa aimé,
Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c'est d'être courageuse. Je le suis et je veux
l'être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j'aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c'est que ma mort serve à quelque chose. Je n'ai pas eu le temps
d'embrasser Jean. J'ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable, je ne peux le faire hélas ! J'espère que toutes mes affaires te seront renvoyées elles pourront servir à
Serge, qui je l'escompte sera fier de les porter un jour. A toi petit papa, si je t'ai fait ainsi qu'à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j'ai fait de
mon mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée.
Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j'aime beaucoup. Qu'il étudie bien pour être plus tard un homme.
17 ans et demi, ma vie a été courte, je n'ai aucun regret, si ce n'est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin,
Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c'est d'être courageuse et de surmonter ta peine.
Je ne peux en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, en vous embrassant de tout mon cœur
d'enfant. Courage !
Votre Guy qui vous aime. Guy
Dernières pensées : vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir !
Mais cette lettre si émouvante constitue-t-elle en elle-même une page d’histoire ? Qui pourrait le prétendre ? Qu’apporterait-t-elle
comme éléments historiques pouvant permettre d’amorcer et d’argumenter une leçon d’histoire sur la Résistance ? Il y a pour ce faire d’autres lettres, écrites par
d’authentiques résistants prisonniers, torturés, exécutés, déportés, à la disposition des professeurs d’histoire.
Alors se pose la question que beaucoup n’osent pas formuler en ces temps où le mémoriel l’emporte sur l’historique, où l’émotion a pris valeur
de sens et où les victimes deviennent des héros : Guy Môquet était-il un « résistant » ? Un Résistant au sens où l’historien François Bédarida définit la Résistance comme « l’action clandestine
menée, au nom de la liberté de la nation et de la dignité de la personne humaine, par des volontaires s’organisant pour lutter contre la domination de leur pays par un régime nazi ou fasciste, ou
satellite ou allié » ?
Ne demandons pas l’impossible à ce garçon qui l’écrit lui-même en terminant sa lettre « … de tout mon coeur
d’enfant », il se sentait encore un enfant !
La vie militante de Guy Môquet, et sa lettre en témoigne, est marquée par son appartenance, son dévouement et sa fidélité au parti communiste.
C’est même lui rendre hommage que de reconnaître son militantisme et la vigueur de ses convictions. La question qui peut se poser cependant, c’est de rechercher, et aucun indice ne se fait jour à
ce sujet, comment le prisonnier Guy avait perçu l’entrée de son parti de plain pied dans la Résistance après l’agression nazie contre l’URSS en juin 1941 ? Les
chercheurs trouveront-ils un jour des indices ?
Par contre, la démarche de ce garçon, qui n’a pas pu être au sens concret du terme un « Résistant », abusé qu’il avait été par la
ligne politique de son parti, sa démarche au moment où il est tombé sous les balles nazies, ancré dans une réaction authentiquement patriotique, fait de lui cependant
comme un « Résistant virtuel » qui mérite respect et considération historique. Ce garçon est un précurseur, il incarne avant beaucoup d’autres l’esprit de résistance.
Ce drame peut-il être évoqué sans le
replacer dans son contexte historique ?
Ce serait céder à la tentation partisane ou identitaire et considérer que l’émotion générée par d’abominables exécutions se suffit à elle même
pour marquer l’histoire. Il ne s’agit pas de déshumaniser le drame dont cette lettre témoigne, mais d’évaluer la dérationalisation de
l’histoire en germe dans cette journée du 22 octobre. Marc Bloch écrivait: « Un mot pour tout dire domine et illumine nos études : comprendre ». Et
pour comprendre l’histoire bouleversante de Guy Môquet, il n’y a d’autre choix raisonnable que d’évoquer ce qu’est à cette époque son engagement militant .
Après le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, le Komintern de Staline informe le PCF le 20 septembre 1939 que les partis communistes ne
doivent pas soutenir la guerre déclarée par la France et la Grande-Bretagne à l’Allemagne : le PCF, solidaire de l’Union soviétique s’opposera donc à cette « guerre
impérialiste ». En réaction, c’est la dissolution du PCF le 26 septembre 1939 et un grand nombre de ses membres et députés sont internés, et parmi aux
Prosper Môquet. Si le parti communiste se refuse alors à combattre l’Allemagne fasciste, cela n’empêche ni un tiers de ses députés de
démissionner, ni Tillon et Guingouin de ne pas attendre l’invasion de l’Union soviétique par les nazis pour entrer dans la Résistance…
La Belgique et la France sont envahies le 10 mai 1940 et Pétain signe l’armistice le 22 juin. Des négociations sont menées de juin à août 1940
par Tréand du PCF, mandaté par Duclos, avec Otto Abetz, afin d’obtenir la reparution de L’Humanité et la légalisation de l’activité
communiste. Parallèlement on peut lire dans l’Humanité clandestine du 4
juillet 1940, sous le titre « Travailleurs français et soldats allemands » : « Il est particulièrement réconfortant, en ces temps de malheur, de voir de nombreux
travailleurs parisiens s’entretenir amicalement avec des soldats allemands, soit dans la rue, soit au bistrot du coin. Bravo camarades, continuez même si cela ne plaît pas à certains bourgeois
aussi stupides que malfaisants. La fraternité des peuples ne sera pas toujours une espérance, elle deviendra une réalité vivante ». Et l’Humanité clandestine du 26 septembre 1940 va jusqu’à
traiter les gaullistes de « va-t-en-guerre avec la peau des autres »…
Le 22 juin 1941 , c’est l’invasion nazie de l’Union soviétique, le PCF fait une nouvelle volte-face et déclare dans les cahiers du
bolchevisme, fin 1941, « les Français saluent dans les soldats de De Gaulle, des combattants de la bonne cause, des combattants anti-hitlériens ». Quant aux communistes
emprisonnés dans des camps d’internement par les gouvernements de Daladier et Pétain, ils se retrouvent maintenant particulièrement exposés et à la merci des nazis !
Comment peut-on
instrumentaliser le passé ?
C’est le cas de Guy Môquet, communiste sincère qui n’a jamais perpétré la moindre action violente, transformé ainsi en victime inconsciente et
expiatoire d’un jeu politicien. Cette manipulation de son propre parti va lui attribuer une précocité résistante
qu’il n’a jamais manifestée et il va se trouver ainsi érigé en pionnier de la lutte contre l'hitlérisme et en figure éponyme de la Résistance ! Alors la question qui vient à l’esprit, c’est POURQUOI ?
-
Ne serait-ce pas parce qu’il a été arrêté dès 1940 alors que son parti fidèle à Moscou
n’avait pas encore fait le choix de la résistance ?
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Ne serait-ce pas pour faire croire que le PC a résisté bien avant le 22 juin 1941 qui mit un
terme au pacte germano-soviétique devenu maudit ?
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Ne serait-ce pas tout simplement pour contribuer à antidater l'entrée du PCF en résistance ?
C’est dans le monde de l’histoire une évidence que personne ne conteste, mais que certains persistent à passer sous silence… En tout cas, le
drame de Châteaubriant tiendra un rôle majeur dans cette tentative de réécriture de l'histoire, à partir d’une mémoire en quelque sorte rectifiée, adaptée… Pourtant le parti communiste n’a pas à
rougir de son comportement pendant la guerre, et son rôle dans la Résistance de 1941 à 1944 lui fait particulièrement honneur. Il aurait bien pu se passer d’une telle instrumentalisation dont il
ne sait visiblement trop que faire 60 ans après ...
Quant à la journée du 22 octobre dans les lycées, centrée sur la lecture de cette lettre si émouvante, n’est-ce pas d’une autre forme
d’instrumentalisation qu’il s’agit ? C’est ce que redoutent nombre d’historiens et l’un d’eux, Jean-Pierre Rioux, craint, dans un récent article d’Ouest France que
« cette lecture ne soit vécue comme un nouvel épisode du grand déballage compassionnel et du feuilleton victimaire dont nos sociétés se repaissent ».
Confusion malsaine entre la mémoire et l’histoire ! La mémoire, constatons le
au sujet de la douloureuse fin de Guy Môquet, isole un évènement de son contexte. Elle vise à le mettre en valeur pour lui même, alors que l’histoire tend à l’insérer dans un récit cohérent
créateur de sens. C’est que la mémoire est inévitablement affective, et dans certains cas partisane, alors que l’histoire n’a d’autre
vocation qu’à être rationalisante !
La montée des revendications mémorielles ne s’oppose-t-elle pas à la nécessaire demande d’histoire ? N’y
a-t-il pas comme un antagonisme entre l’histoire globale inscrite dans la longue durée et l’histoire-mémoire liée à un personnage, à un événement ? Alors, pour rendre hommage à Guy Môquet,
peut-on raisonnablement se satisfaire d’une lecture partisane de l’Histoire, d’une histoire purgée de ses zones d’ombre. Le meilleur hommage à lui rendre n’est-il pas plutôt de rechercher la
vérité ?
L’historien Jean-Pierre Azéma écrit dans la revue L’Histoire de septembre 2007 : « Sans doute l’histoire n’appartient-elle pas qu’aux historiens. Il est du
rôle de la représentation nationale comme du président de la République de proposer, susciter commémorations et hommages, mais non d’édicter ce que l’on doit enseigner. Rappelons que, en juillet
1995, Jacques Chirac a fait repentance pour l’attitude de l’État, de la France, dans les déportations des Juifs de France ; c’était la parole du chef de l’État, elle comptait, ce n’était pourtant
pas la vulgate et le texte eut d’autant plus de retentissement qu’il n’était assorti d’aucune obligation.
« Son successeur ferait bien de méditer cet exemple. Beaucoup refusent l’idée de cette
caporalisation mémorielle : une lettre lue dans tous les établissements scolaires, tous les ans, le même jour, sinon à la même heure ?, quasiment au garde-à-vous ? Laissons donc les enseignants
organiser leur cours comme ils l’entendent et, s’ils font le choix de cette lettre, ils sauront la lire au bon moment, mise en perspective par les travaux qui l’éclairent. »
Conseil de bon sens et de sagesse qui fait écho à ce qu’écrivait en juin 1920 Lucien Febvre, cofondateur avec Marc Bloch des Annales :
« Une histoire qui sert est une histoire serve » !
Octobre 2007
Gérard Denecker, professeur honoraire, pupille de la nation
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