Livres à lire

Mercredi 23 avril 2008 3 23 /04 /2008 23:57

Y aviez-vous pensé ? Si non, Pierrette Fleutiaux, analysant au peigne fin la campagne présidentielle de Ségolène Royal, y a mûrement réfléchi dans son ouvrage « La saison de mon contentement » – ainsi titré à cause de William Shakerpeare qui ouvre la pièce Richard III avec ces mots : The winter of our discontent, bel esthétique des mots. Elle y évalue notamment la fatigue à rester perchée sur de hauts talons derrière un pupitre tandis que ces messieurs évoluent leurs pieds bien à plat. Cela donne le ton.

Cet ouvrage est difficile à classer : ni roman, ni « bric-à-brac dans lequel je vous promène », il s’apparenterait plutôt à une sorte de Journal de la mémoire qui fonctionne à un instant précis – la campagne présidentielle – et va et vient dans le temps sans respect de la chronologie. Seul souci, partager le chemin de La candidate, « la reine de l’échiquier », « chargée de revanche pour ma mère » et tant d’autres femmes, bref une enchanteuse. Un journal, insistons, car P. Fleutiaux s’y livre toute entière dans une spontanéité et une verve qui sont bien les marques du genre : elle réfléchit (tous les chapitres), comptabilise (neuf sur cent quatre, zéro sur vingt-quatre ; le nombre de femmes qui ont eu le prix Goncourt ou ont été présidentes de la République), se souvient (Napoléon, Johnny, Mai 68…), se fait solennelle (Ordre juste), observe les habits (robes, tailleurs, jupes au vent), les sacs (l’absence de sac de La candidate !), rigole doucement (l’astrophysique, « J'en étais aux exoplanètes, cela fait du bien de prendre un peu de hauteur parfois, rien de mieux que le cosmos pour ça », ou bien l’expérience douloureuse des bas que l’on sent filer, « Votre voix pourra parler d'or, là, tout en haut, mais sur les mailles défaites de vos jambes grimperont d'invisibles bestioles de pensées, sorties d'on ne peut savoir quels secrets recoins de ceux qui vous observent, et sur lesquelles vous n'avez aucun pouvoir »).  

Enumération sans fin qui entraîne un incontournable phénomène d’identification. Tout comme elle affirme « Ce visage c’est moi », nous sommes toutes Pierrette, Ségolène et les autres, quel que soit notre âge. C’est pourquoi une sexagénaire poids lourd (67 ans) et une jeune femme qui approche la quarantaine, trouvent également leur « substantifique moelle » dans ce livre aussi riche que généreux et rédigent ensemble une fiche de lecture à quatre mains – clavier oblige.

La plus ancienne apprécie, en particulier, la grande peur de la « fille-mère » qui ne trouvait d’autre solution que « le grand amour » (Dieu sait que nous y avons cru !), une forme d’apologie de l’âge de la femme à la cinquantaine, alors qu’elle est enfin « pleinement elle-même », la « valétude » ou l’impression d’être sous un plafond de verre, les annotations sur l’écriture et le roman assimilé à une « arrière-chambre secrète »… La seconde partage… « le grand amour » (pas nécessairement le premier, nous le savons toutes), la colère sur la mysoginie des femmes, « J’ai mis longtemps à accepter que les femmes, c’est moi » – ne nous mettons-nous pas à ressembler à un homme observant ces pauvres femmes, comble de l’auto-mysoginie, n’est-ce pas ? – , un sentiment de force, « Je suis gaie, pleine d’une audace nouvelle », la nostalgie d’un temps qui fut comme « a suspension of disbelief ».

 

Les deux considèrent que Pierrette Fleutiaux fait de la candidate le centre de gravité d’une réflexion sur la modernité du féminin qui s’assume pleinement : « Le féminin, un territoire toujours à explorer, mais trop souvent escamoté, et que la candidate, de par sa seule présence à la présidentielle et aussi sa personnalité propre, a contribué à ramener au jour », avec : maman, investissement professionnel, crèche, robe, pensée du bijou qui ira bien avec ladite robe, particularisme, web, excision, la maternité, vies affectives, donner le sein, audaces politiques, défense démocratique, travail associatif, sans oublier le fameux « polygone de sustentation »… Tout cela est politique : la phrase « Elle joue trop de sa féminité », proférée par des femmes !, suscite le commentaire désabusé : « Je vois un rapprochement à faire avec les fondamentalistes musulmans ». La candidate est normalement féminine. Sa réussite politique est là. L’explication du sourire rue de Solférino aussi.

 

L’auteure fait part de son exigence à l’égard de nos femmes et hommes politiques : « L'individu le plus modeste peut lutter pour des idées plus grandes que ses intérêts individuels immédiats. Savent-ils, nos dirigeants, que l'esprit des individus a besoin aussi d'être nourri ». Cette phrase-là est aussi bien féminine que masculine.  Tout comme le sont les développements sur les phrases longues, « où les subordonnées enflent, retombent, reprennent, on se demande si elles trouveront leur point de chute », à la manière de cette invite : « Entrez avec moi dans l'océan des complexités, nageons ensemble, repérons les bons courants, gardons-nous des rivages à première vue attirants, gardons-nous des écueils cachés qui les entourent, nageons plus loin s'il le faut. » Tout comme le sont également ces valeurs fondamentales : la vie, la liberté, l’égalité et le respect, celui des autres et de soi-même. Pierrette Fleutiaux, qui a écrit un roman intitulé « Des phrases courtes ma chérie », fait ici l’éloge de phrases joliment longues dans une écriture parfaitement maîtrisée sur la démocratie, le féminin et la politique.

Marie Godfard Dominique

Céline Mounier


Par Nicolas Gatineau - Publié dans : Livres à lire
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Vendredi 9 mai 2008 5 09 /05 /2008 16:02



Lecture de "Ce grand cadavre à la renverse", de Bernard Henri-Lévy,

par Céline Mounier

 

 

Emprunt de l'éthique de l'action, ce livre force à l'exigence. Bernard Henri-Lévy, sous une plume parfois enflammée de colère – de saine colère – explique pourquoi, a contrario de tant d'intellectuels, un vote à gauche continue à s'imposer pour lui. Au fondement de ce vote, il y a l'esprit Dreyfus, et le fait que toute une frange de l'opinion a choisi d’ignorer cette innocence. Or quand l'individu sans importance collective menace d'être broyé par le collectif, il convient de prendre, d'instinct, le parti de l'individu. Il y a aussi la mémoire d'événements, autant de "trouées dans l'être", que sont  Vichy et ses crimes sans excuses, la guerre d'Algérie, mai 68 et l'antitotalitarisme… Et la repentance, "ce qui empêche que le passé ne se répète. Elle a la faculté, pour cela, non du passé mais de l'avenir".

 

Après le rappel de ces principes fondamentaux, Bernard Henri-Lévy aborde avec beaucoup de respect, la campagne de Ségolène Royal ; une campagne "digne, de bonne qualité et intrépide". Intrépide, un peu à la manière de Marie Stuart ? C'est elle seule qui a osé le pari de l'alliance avec le Centre et un "big bang" réformateur. Sur les sujets internationaux, sur l'islam, sur les banlieues, Ségolène Royal est précise, informée, éthique : le terrorisme islamiste n'est pas excusé, les Etats-Unis pas moqués, les pays européens appelés "partenaires" et non simples "voisins". Dans le discours de Villepinte, l'esprit du dreyfusisme est présent et les relativismes retournés, la grandeur affirmée.

 

La gauche a ses démons. Considérer que "le libéralisme est contradictoire avec l'esprit européen", porté par  le vote du non au Traité Constitutionnel, c'est tout simplement nier l'œuvre de civilisation et de sociabilité de l'argent. Force est de penser aux écrits de Marx et de Simmel sur l'argent et la modernité. Enfin, c'est ignorer que pour les théoriciens du marché, celui-ci est régulé, et c'est tourner le dos à trois révolutions : anglaise, américaine et française.

 

Son deuxième démon s'appelle Europe. Armando Verdiglione, en Italie, était un entrepreneur culturel européen. A l'époque, on rêvait d'Europe. Milan Kundera s'est battu pour la libération de la moitié de l'Europe prisonnière, dans "l'Europe Kidnappée". Trente ans plus tard, Milan Kundera ne parle plus d'Europe, mais d'identité… Mais attention, en lisant "l'Identité" justement, on observe une grande  exigence éthique, sur l'amitié simplement : "L'amitié était pour moi la preuve qu'il existe quelque chose de plus fort que l'idéologie, que la religion, que la nation". Donc pas de faux procès à Milan Kundera. Ceci étant précisé, le oui à l'Europe était trop honteusement "petit". La Bosnie a été la miniature de l'Europe, parce qu'associant trois nationalités. Cette miniature est morte. Ce sont les nations qui ont le vent en poupe. Et à gauche, on dénonce des immigrés d'Europe centrale. Cette gauche tire trop vers le brun, cette gauche est peureuse, frileuse, c'est une gauche de la régression : "Je n'aime pas cette gauche qui vante le terrain national".

 

Le troisième démon, enfin : l'Amérique. Rappelons que chez Maurras, Drieu…, on dit "Amérique", on pense "Juifs" ; on dit « impérialisme américain », on pense "puissance hégémonique, conspiration juive". Dans le Monde Diplomatique, on peut lire "l'establishment cosmopolite de banquiers et de juristes d'affaires", et effectivement, il y a de quoi avoir froid dans le dos.

 

J'ai apprécié tout particulièrement le chapitre sur le fascislamisme. En 1969, Marcuse a écrit "Critique de la tolérance pure". A la limite, on tolère ce qui inspire du dégoût. Et quand on tolère la douleur des musulmans face à la parution de caricatures, ou quand on tolère la colère contre Benoît XVI, il faut se rendre compte que "le champ de la tolérance est infini". La laïcité n'est pas la tolérance : la tolérance ne traite pas toutes les croyances de la même façon, la laïcité les respecte. Et le respect est un principe stable, "qui n'est pas affaire d'affect mais de structure". "Avec la tolérance on fait des autodafés. Avec la laïcité, on fait dialoguer les livres".

 

La conclusion sur "l'athéisme méthodique" me fait repenser à la philosophie personnaliste et à son optimisme tragique. Car cet athéisme est une "poésie" exigeante et difficile, mais prosaïque et éthique. Une ligne de mire à ne jamais perdre dans ses engagements comme dans son action politique.

Par Nicolas Gatineau - Publié dans : Livres à lire
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